Cela va faire six mois que je suis arrivé à New York et je n’ai encore rien posté sur mon blog. Est-ce que New York est tellement ennuyeux ? Est-ce qu’il n’y a rien à dire ? Bien sûr que non ! C’est plutôt le contraire en réalité, il y a tellement de choses à dire -mais surtout tellement de choses déjà dites par d’autres avant moi- qu’il n’est pas simple d’écrire sur New York sans tomber dans les clichés ou la répétition.
Bref, que dire ? Que c’est génial ? Que ça bouge super vite ? Que les taximen roulent comme des dingues ? Qu’il n’y a pas mieux pour voir Manhattan que de prendre le ferry gratuit pour Staten Island ou encore que Brooklyn c’est vraiment un quartier branché mais que Greenwich village c’est beaucoup mieux si on aime le jazz ? De même, seriez-vous vraiment intéressés de voir une photo mal cadrée de l’Empire State Building ou celle d’un écureuil dans Central Park (pour ça je vous conseille d’aller voir mon facebook)?
Il est vraisemblable que vous savez déjà tout ça si vous êtes venus à New York et, si ce n’est pas le cas, vous l’apprendrez dans n’importe quel guide touristique au bout de dix minutes de lecture. Alors que reste-t-il à dire ? Dans ce billet, contrairement à mes habitudes, je vous relaterai juste quelques « tranches de vie ».
Comme certains d’entre vous le savent, je vis dans l’Upper East Side. Un quartier chic très résidentiel où le prix du mètre carré est l’un des plus élevés des Etats-Unis. Je ne vous dis ça par pédanterie mais plutôt pour vous signaler que les opportunités de divertissement où l’on est pas obligé de commander une bouteille de champagne (ou un mousseux italien, après tout c’est la crise) ne sont pas légions dans mon environnement proche. Bref, je passe pas mal de temps dans les transports en commun, très souvent en métro, régulièrement en bus et parfois en taxi. Evidemment, lorsque que je voyage en transport en commun, ma curiosité naturelle de chercheur en sciences sociales prend le dessus et je ne peux m’empêcher d’essayer de comprendre les dynamiques en jeux. Voici quelques réflexions en vrac et sans aucune prétention scientifique.
Hop on the minority Bus
(79th street and East End, 2PM)
Bus driver : Sorry man, can you move out of your seat, I gotta examine the bus.
JM : Sure, what are you looking for ?
Bus driver: I gotta make sure Obama did not leave a « present » in the bus.
JM : Obama ??? What does he have to do with this bus ?
Bus driver : Did I say Obama ? I meant Ossama. You know, with this terrorist shit, we gotta check if no suspicious package has been abandoned on the bus.
JM : Mmm…I see. Hopefully, the only present that Obama would leave in this bus would be a big fat cheque for you.
Bus driver :… I wish man…
Mon terrain d’observation favori est de loin le bus. Vivant à l’extrémité est de Manhattan (à quelques encablures de la East River donc), il m’arrive souvent de vouloir me rendre dans le West Side où les cafés et restos sont plus sympas. Je prends donc le bus M79 rendu célèbre par la chanson du même nom du groupe New Yorkais Vampire Weekend. Il faut savoir qu’à New York, le bus est sans doute le moyen le plus lent de se déplacer. En effet, les arrêts fréquents et la multiplication des feux de signalisation font qu’il faut parfois plus d’une demi-heure pour parcourir les 3 km qui séparent les deux rives de Manhattan. Dans une ville où tout le monde est pressé et court en permanence d’un côté à l’autre de la ville, qui peut donc se permettre de prendre le bus ? Les groupes marginaux c’est-à-dire les personnes qui n’appartiennent pas à la catégorie des jeunes travailleurs/euses célibataires ayant entre 18 et 35 ans qui représentent plus de la moitié de la population de Manhattan. On voit donc dans le bus un population généralement moins visible à savoir les personnes âgées, les lycéens, les personnes handicapées et les minorités ethniques (dans ce dernier cas, ils sont très visibles partout ailleurs en ville mais ils cessent d’être une minorité une fois dans le bus). C’est aussi dans le bus qu’on rencontre le plus de « wackos » (cinglés) parlant à haute-voix à leur reflet dans la vitre du bus en triant par ordre alphabétique pour la quinzième fois de la journée les étiquettes de bouteilles de bière qu’ils collectionnent frénétiquement depuis qu’ils ont 6 ans. Dans ce dernier cas, j’avoue que je manque un peu de preuves empiriques…
Watch your language on the train
(Astor place, 2.00 AM)
Boy : You bitch, how can you dump me like this after all I did for you.
Girl : Get the f*** out of my face you a**hole !
Boy: I’m gonna do just that but before I wanna leave you a nice little present so you remember me.
Metro Speaker: Stand clear of the closing door!
Boy: eat this you piece of s***! (he sprays her in the eyes with pepper spray before the door shuts, the whole train is coughing)
Girl (in tears but Laughing out loud): Ha ha, I really got that one well!
Si le bus permet de voir les couches moins visibles de la société new yorkaise, aucun autre endroit de la ville ne fait mieux comprendre l’ampleur de la diversité des peuples qui y vivent que le Métro. Il m’arrive fréquemment de rester debout dans le métro en m’appuyant contre la porte reliant une rame à l’autre. De là, j’ai un poste d’observation unique sur la population qui va et vient au fil des stations. Si vous prenez d’un bout à l’autre la ligne 6 qui relie Pelham Bay (dans le nord du Bronx) au Pont de Brooklyn (sud de Manhattan), vous aurez un petit aperçu de ce que le concept de « superdiversité » signifie. En quittant Pelham bay, vous êtes le seul non-hispanophone à monter dans le train (accompagné peut-être de quelques descendants d’immigrés grecs ou italiens venus visiter leurs parents dans le quartier). En descendant le Bronx, vous serez sans doute rejoint par des Maliens et des Sénégalais avant de traverser la Harlem river vers Manhattan. Vos premiers arrêts à Manhattan vous rappelleront que historiquement Harlem est un quartier occupé par les Noirs Américains mais aussi le centre névralgique de la communauté portoricaine. En arrivant à l’arrêt de la 86ème rue, vous comprenez que les dix rues qui vous séparent de Harlem marquent la différence entre le New York des classes laborieuses où de grandes luttes sociales ont été menées et le New York du « old money » où les descendants des Rockefeller habitant face au Park (et dont la limousine est actuellement en panne) sont rejoints par la jeunesse américaine fraichement sortie des grandes universités pour aller conquérir Wall Street (faites attention à leurs dents qui raclent le plancher en montant dans le métro). C’est aussi ici que je monte…En arrivant à Grand Central à la 42ème rue, on perd déjà une partie de nos passagers de classe moyenne élevée qui s’en vont remplir les bureaux de Midtown. A Union square, c’est moi qui vous laisse seul dans le métro car je m’en vais à mon bureau de CUNY accompagné de quelques hipsters. Mais rassurez vous, spectacle n’est pas fini. A Astor place, vous voyez descendre les étudiants de NYU pour lesquels vous avez quand même un peu de compassion car les 50.000 dollars annuels qu’ils dépensent pour leur éducation ne leur permettent que d’acheter des jeans troués, des chemises de bucherons canadiens et de vieilles all stars dans les boutiques « hippie chic » de SoHo. Prochain arrêt intéressant –Canal Street- où les passagers asiatiques descendent en masse pour travailler à China Town (peut-être sont-ils accompagnés de quelques Italo-Américains nostalgiques d’un Little Italy qui rétrécit à vue d’œil). Vous arrivez alors au dernier arrêt, City Hall, où vous descendez et croisez peut-être dans les couloirs de la station les passagers juifs orthodoxes de Williamsburg venus avec la ligne J, des Indiens de Flushing arrivés par la même ligne et peut-être même de Russes venus de Coney Island.
Durant mes études secondaires à Liège, je prenais le bus 74 qui relie Tongres à Liège. Quand je montais dans le bus à Wihogne, je rejoignais quelques Flamands qui travaillent en Wallonie. Arrivés à Rocourt, quelques enfants d’immigrés marocains nous rejoignaient avant d’atteindre quelques minutes plus tard le terminus de la place Xavier-Neujean. Vous comprenez maintenant la différence entre diversité et superdiversité…
Taxi drivers are crazy…with good reason
(Lower East Side, 3.00AM)
Taxi Driver : Hello my friend, where do I take you ?
JM : 83rd street, between York and East End please.
Taxi Driver : Had a good night ?
JM : Yeah, it was pretty fun.
Taxi driver : Why don’t you bring any girl home with you ?
JM (embarrassed) : Well….hum…hum….I guess it didn’t work out.
Taxi driver : You like American p**** ?
JM (more embarrassed) : Well…hum…hum…you sure you want to talk about this ?
Taxo driver : You got a problem with that ?
JM : No, it is just that…Well… why don’t you give me your opinion first ?
Taxi : Well, in my case I got it all figured out.
JM : How so ?
Taxi driver : I got a wife here and one in Pakistan. Different girls with different skills.
JM : And you don’t prefer one over the other ?
Taxi driver : No, when I’m tired of the American wife I go to Pakistan and vice versa !
JM : Well…I guess I got my answer…
Les taxis sont un autre moyen de prendre conscience de la diversité culturelle à New York, dans une moindre mesure toutefois. L’avantage ici est qu’on peut engager la conversation facilement et je peux donc satisfaire ma curiosité naturelle plus aisément. Il semble que deux groupes particuliers occupent une majorité des nouveaux postes de taximen : les Indiens et Pakistanais d’une part, les ressortissants d’Afrique de l’Ouest de l’autre (ce qui permet parfois de parler français dans un taxi à New York). Les taximen à New York ont mauvaise réputation, ils rouleraient trop vite, tenteraient d’écraser les piétons et chercheraient à vous faire payer trop cher votre course. Ils sont toutefois un acteur crucial de la mobilité à New York. Pourtant, comme l’ont mis en évidence certains collègues, personnes ne veut conduire les taxis à New York et ce job est souvent considéré comme ayant le prestige le plus faible de toutes les professions existant à New York.
Comme l’a magnifiquement illustré Scorcese avec son taximan dépressif Travis Brickell, un taxi-driver newyorkais voit beaucoup de choses en une soirée…Entre les post-teenagers qui le méprisent et les soulards qui souillent son véhicule, on comprend un peu mieux son besoin d’appuyer sur le champignon en fin de soirée. Peu surprenant donc que les candidats à la carrière de taximan soient essentiellement des migrants récemment arrivés et ayant peu d’alternatives.
That’s all for now mais le prochain billet se fera moins attendre
















