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Doña Silvia

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Poste frontière du lac Titicaca, JML09

La semaine dernière, je me suis rendu pour la seconde fois de l’année à Cochabamba en Bolivie. J’ai déjà eu l’occasion dans un précédent billet de vous parler de cette charmante bourgade et du projet de recherche sur les migrations transnationales que nous y conduisons avec l’Ulg et l’UCL. Ce projet a maintenant atteint sa vitesse de croisière et les premiers résultats sont enfin disponibles. L’une des forces de ce projet de recherche est son amplitude. En effet, nous avons élaboré un questionnaire qui a été ensuite appliqué à 15.000 de 28.000 foyers qui composent la ville de Cochabamba. Imaginez un instant le temps qu’il a fallu aux 66 enquêteurs pour aller frapper à chacune de ces 28.000 portes et procéder ensuite à une enquête longue d’environ 30 pages…

A ce jour, les données récoltées n’ont pas encore été traitées mais les quelques chiffres disponibles sont extrêment interpellants. Dans la ville de Cochabamba, pas moins de 18% des familles ont un de leur membre actuellement à l’étranger. Ce chiffre est en soi interpellant mais il est encore plus impressionant lorsqu’on y ajoute les anciens migrants revenus au pays: environ 45% des foyers de Cochabamba ont connu ou connaissent aujourd’hui la séparation avec un membre de leur famille pour cause de migration internationale. Une autre donnée qui interpellle est celle des pays où s’installent ces migrants de Cochabamba. Sans surprise on retrouve l’Espagne comme première destination des migrants. Je dis “sans surprise” car l’Espagne a connu un afflux massif de migrants latino-américains occupés dans le secteur de la construction ou des soins aux personnes depuis une dizaine d’années (signalons que ce flux s’est brutalement arrêté depuis la crise économique de 2008 et que les retours volontaires se font maintenant plus nombreux). On retrouve ensuite le voisin argentin comme second lieu de destination favori des migrants. Les Etats-Unis, destination historique des migrations boliviennes, se maintiennent à la troisième place malgré les restrictions en place depuis le 11 septembre. Viennent ensuite l’Italie et le Brésil. Ces données montrent la diversité des migrations boliviennes à la fois régionales, continentales et inter-continentales. En outre, l’enquête confirme une réalité observée dans d’autres pays à savoir que la migration internationale est très souvent précédée par une migration interne en Bolivie. On remarque ainsi qu’un même individu a pu migrer jusqu’à 13 fois durant son existence si l’on inclut les mouvements internes!

Dans quelques semaines, nous aurons plus d’informations quant à l’impact économique de ces migrations. Par exemple, nous saurons exactement combien d’argent ces migrants envoient à leur famille tous les mois. Je peux déjà vous dire que l’importance de ces envois se mesure aussi en fonction de l’usage qui en est fait par les familles restées au pays: environ 80% des sommes récoltées seraient ainsi destinées aux dépenses quotidiennes de subsitence (nouritture, eau, électricité…) plutôt qu’à l’épargne ou l’investissement dans l’éducation ou une activité économique indépendante. Dans le cas bolivien, ces envois semblent donc être d’une importance cruciale pour la survie des proches!

Dernière donnée interpellante, certaines familles nucléraires connaissent aujoud’hui une dispersion à travers différents pays. Il peut s’agir, par exemple, d’une mère partie seule en Belgique pour travailler comme femme de ménage alors qu’un de ses fils s’en est allé travailler aux Etats-Unis dans le secteur de la construction.

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Cochabamba, JML09

Je vous disais à l’entame du billet que cette recherche devenait de plus en plus intéressante à mesure que les résultats arrivent. Une autre force de ce projet est que la récolte de données quantitatives (l’enquête) s’accompagne d’un travail qualitatif (interviews en profondeur avec les familles) qui commencera bientôt. C’est ce travail que j’ai prépraré lors de ma dernière visite. A cette occasion, j’ai pu rencontrer plusieurs anciens migrants ou familles de migrants. Ces rencontres soulignent l’importance de compléter la réalité des chiffres par une description plus parlante de la déchirure que représente la migration pour de nombreux foyers de Cochabamba.

En guise de conclusion, je vous propose donc de lire un bout de l’histoire de Doña Silvia qui a bien voulu partager son expérience avec nous:

“Ma fille est partie il y a trois ans en Espagne. Elle vit à Madrid, je pense… je ne suis pas certaine. Lorsqu’elle est partie, je suis venue m’installer chez mon beau-fils afin de m’occuper de leur fils. J’ai quitté ma maison pour m’installer chez eux en attendant qu’elle revienne. Le petit a maintenant 8 ans. Ce n’est pas tous les jours facile… je n’ai pas fini l’école donc je ne peux pas trop l’aider pour les devoirs. Mon beau-fils a pensé un moment la rejoindre là-bas mais ma fille dit que cela est impossible tant qu’elle est sans-papiers en Espagne. Est-ce que c’est vrai ou bien a-t-elle refait sa vie là-bas…je ne suis pas sûre. Souvent, quand je pense qu’elle n’est pas revenue une seule fois voir son fils en trois ans, cela m’empêche de dormir la nuit. Elle dit que tant qu’elle n’a pas de papiers, elle ne peut pas revenir en Bolivie…je ne sais que croire.

Ma fille téléphone toutes les semaines pour prendre des nouvelles du petit. Elle nous envoie aussi un peu d’argent; de temps en temps on reçoit dix dollars. Elle n’a pas de travail fixe en Espagne donc elle ne peut pas envoyer plus. Moi, je m’étais constitué un revenu dans l’artisanat, je cousais à la maison. Cela pouvait me rapporter jusqu’à 900 bolivianos (90 euros) par mois; mais plus maintenant, je ne vois plus très clair et il me devient difficile de travailler.

Avec mon beau-fils, ce n’est pas tous les jours roses. Il boit beaucoup, alors parfois, quand il rentre tard, il me frappe. Il me dit qu’il va me chasser de sa maison, que je ne lui sers à rien. Je lui demande alors: qui va élever ton fils? Qui va te préparer à manger? Avec mon petit-fils, cela devient aussi de plus en plus difficile; son père lui dit de me frapper…Mais que puis-je faire?”

E tu di dove sei?

[Et toi, d' où viens-tu?]

La première scène se passe un matin de juillet dans un café situé Piazza San Silvestro à côté de la Chambre des représentants à Rome. J’entre dans le café et me dirige vers le bar pour prendre un rapide café avant un entretien avec un député.

JM, debout au bar : Un espresso, s’il vous plait.

Serveuse1 : Certainement.

Client2 : Excusez-moi mademoiselle, puis-je emporter ma bière à la table ici au coin ?

Serveuse2, avec un accent sud américain très prononcé: Non, Monsieur, vous devez la boire ici debout au bar.

JM à la première serveuse : Excusez-moi mais, d’où venez-vous toutes les deux? [Scuza, ma di dove sono ?]

Serveuse1, visiblement agacée : Pourquoi veux-tu savoir ?

JM, confus de devoir se justifier : Par curiosité, il me semble que ta collègue a un fort accent espagnol.

Serveuse1 : Ah, ok ! Je suis roumaine et elle est équatorienne.

Serveuse2 à JM : Vous connaissez l’Equateur ?

JM : Non, mais je pense que j’aurai l’occasion d’y aller bientôt. Vous recommandez quelque chose à visiter ?

 

La seconde scène se passe le lendemain, dans un autre bar, celui se trouvant A L’INTERIEUR de la Chambre des Représentants cette fois.

 JM, debout au bar : Une bouteille d’eau gazeuse s’il vous plait.

Serveuse1 : Certainement.

Elle pose la bouteille délicatement sur le bar et demande: Excusez-moi, vous n’êtes pas italien n’est-ce pas ? D’où venez-vous avec cet accent ?

JM : De Belgique, Liège.

Serveuse1 : Joli pays.

JM : N’est-ce pas. Vous y êtes déjà allé ?

Sevreuse1 : Non.

Deux deputes de gauche denoncent le racisme et l homophobie (JML 09)
Deux deputes de gauche (JML 09)

Pourquoi vous relater ici ces deux tranches de vie apparemment sans intérêt ? Parce qu’elles reflètent assez bien la position de l’étranger en Italie en 2009. Certes, la serveuse roumaine que j’ai interrogée était peut-être tout simplement antipathique ou mal lunée ce jour-là. Toutefois, sa réaction à une question a priori inoffensive illustre également la tension existant aujourd’hui en Italie entre ceux qu’on appelle ici les extra-comunitari (c’est-à-dire les ressortissants de pays extérieurs à l’Union européenne, auxquels on assimile toutefois les Roumains présents en grand nombre) et les Italiens de souche.

 Dans une société ouverte idéale, demander à quelqu’un d’où il vient permet d’engager la discussion et ouvre la voie à l’échange entre une personne désireuse d’en savoir plus sur l’étranger et une autre disposée à dire plus sur son pays d’origine. Dans l’Italie de 2009, cette situation ne se présente pas à tous. Lorsque l’on me la pose à moi, grand pâlot en costume cravate accoudé au bar de la Chambre, je n’imagine pas une seconde qu’on puisse me poser cette question autrement que par curiosité. Un extra-comunitari peut, en revanche, ne pas voir les choses de la même manière. Lorsque, comme c’est le cas pour les Roumains, votre nationalité est systématiquement associée à la délinquance par une partie de la presse et du gouvernement italien, cette question peut vous sembler un début d’interrogatoire policier .

 La position défensive dans laquelle se trouve aujourd’hui une partie des étrangers résidant en Italie est une des conséquences du discours politique ambiant de certains partis de droite aux forts relents xénophobes. Même en tant que chercheur en sciences sociales, je doute parfois de l’impact du discours des élites politiques sur la population. Durant mes 7 mois passés à Florence et Rome, j’ai pu toutefois observer comment la stratégie de l’outrage xénophobe de certains partis politiques est allée crescendo jusqu’aux élections de juin et comment elle légitime progressivement le discours et les actes xénophobes dans la population italienne au quotidien. Mais, il faut le souligner, j’ai pu aussi observer comment certains résistent à cette dérive. A titre d’exemple, voici quelques-uns des faits notables que j’ai recensé durant mon séjour en Italie.

 31 janvier: Trois jeunes hommes de 16, 19 et 29 ans font la fête dans les rues de Rome, passent par une station essence et se rendent à la gare de train la plus proche. Ils aspergent puis boutent le feu à Navte Singh, un immigré indien.

 3 février: Le Ministre de l’Intérieur déclare : “Per contrastare l’immigrazione clandestine non bisogna essere buonisti ma cattivi, determinati per affermare il rigore della la legge” [Pour combattre l’immigration clandestine, il ne suffit pas d’être bons mais méchants et déterminés pour affirmer la rigueur de la loi].

 15 février: Les élections primaires communales du Partito Démocrate à Florence voient, pour la première fois, des citoyens non-européens invités à voter.

 30 mars: Le tremblement de terre à l’Aquila fait un nombre indéterminé de victimes sans-papiers dans l’oubli général. Quelques semaines plus tard, étrangers et italiens s’affrontent violemment dans le camp installé pour les déplacés par le gouvernement.

 Mai 2009 : Matteo Salvini, élu communal de la Lega Nord à Milan, propose des trams séparés pour étrangers et italiens.

 25 mai : Le Président du Conseil, Silvio Berlusconi déclare : “Roma è sporca, sembra una citta africana” [Rome est sale, on dirait une ville africaine].

 13 juin: Le MSI présente ses “guardes nationales italiennes”, des patrouilles de citoyens autorisés par la loi « sicurezza » à patrouiller dans les rues pour dénoncer les délinquants auprès des autorités, « Les Roumains réfléchiront à deux fois » avait-on dit il y a quelques mois.

 24 juin: Deux députes du Partito Democratico (photo), une lesbienne et un noir, posent ensemble pour dénoncer les discriminations : “ci chiami sporco negro e lesbica schifosa. Ma ti offendi che ti chiamano italiano Mafioso” [Tu nous appelles sale noir ou lesbienne dégoûtante mais tu te fâches si on t’appelle italien mafioso].

 4 juillet : Un migrant congolais vivant à Rome est agressé par trois hommes et lui disent “Sporco negro, noi facciamo la volonta del governo, dovete tornare a casa vostra” [Sale nègre, tu dois rentrer chez toi, nous suivons la volonté du gouvernement].

 14 juillet : La fameuse « Legge sicurreza » est promulguée et confirme la criminalisation de l’immigration clandestine en Italie, augmente la période de détention maximale en centre fermé, complique le mariage entre citoyen italien et étranger, instaure une taxe de séjour sur les visas des travailleurs migrants, promet la prison à tout qui loue une habitation à un sans-papiers et autorise les rondes citoyennes (Les dispositions obligeant les médecins et les directeurs d’école à dénoncer les sans-papiers sont retirées).

 18 juillet : La Repubblica publie en première page une traduction du discours de Barack Obama à la convention annuelle de la National Association for the Advancement of Coloured People (NAACP), l’association historique défendant les droits civiques des Noirs Américains. Voici ce qu il disait il y a un an a peine devant la meme assemblee:

« And if I have the privilege of serving as your next President, I will stand up for you the same way that earlier generations of Americans stood up for me — by fighting to ensure that every single one of us has the chance to make it if we try. That means removing the barriers of prejudice and misunderstanding that still exist in America. It means fighting to eliminate discrimination from every corner of our country. It means changing hearts, and changing minds, and making sure that every American is treated equally under the law« .

"Plus de securite, uniquement grace au gouvernement Berlusconi" (JML, 09)
« Plus de securite grace a Berlusconi » (JML, 09)

Dans quelques jours, mon séjour en Italie s’achèvera. J’en garderai le souvenir d’avoir découvert une région magnifique, la Toscane. Je me souviendrai aussi d’avoir eu la chance de travailler dans l’excellent Institut Universitaire Européen en compagnie de collègues aussi brillants qu’intéressants. Je repartirai également vers la Belgique avec de sérieuses inquiétudes quant à l’évolution de la société italienne. Le climat qui règne ici paraît sensiblement différent du climat d’espoir de changement et « d’union plus parfaite » qui transparaît dans les discours d’Obama. Mon choix de terminer ce billet par une citation d’Obama n’est pas innocent bien sûr. Dans cinq semaines, je pars enseigner une année à New York. Le changement de climat politique risque d’être brusque…mais ça, j’aurai l’occasion de vous en reparler dans mes prochains billets !

Muralistas

Lors de mon dernier retour à Liège, j’ai eu l’occasion de visiter l’exposition consacrée au collectif « Forces murales » hébergée par le Musée de l’Art wallon.  L’expo rassemble temporairement les travaux de trois artistes -Louis Deltour, Edmond Dubrunfaut et Roger Somville- qui produisirent une série de fresques murales à caractère politico-social après la guerre. Bien que la qualité de l’exposition soit dans son ensemble inégale, certaines œuvres illustrent d’une façon peu habituelle et particulièrement brutale la condition (tout aussi brutale) de la classe ouvrière au sortir de la guerre. À cet égard, l’on retiendra particulièrement les fresques et dessins illustrant les périls de la vie de mineur. Comme l’indique fort justement le message d’accueil aux visiteurs de l’exposition, ce collectif s’inspire largement des mouvements muralistes d’autres pays. En ce qui me concerne, j’ai fréquemment fait le parallèle entre ce collectif belge et les travaux du célèbre muraliste mexicain Diego Rivera que j’ai pu observer en différents endroits de Mexico city.

"Carnaval de la vida mexicana" de Diego Rivera, Palacio de Bellas Artes.

"Carnaval de la vida mexicana" de Diego Rivera, Palacio de Bellas Artes.

 Malgré ses frasques avec la peintre Frida Kahlo, ce peintre s’est surtout distingué pour ses fresques commissionnées par les autorités mexicaines et relatant les grands moments de la révolution. L’on retient aussi de lui d’avoir eu le culot de peindre une fresque monumentale et franchement anti-capitaliste dans le célèbre Rockefeller center de New York (fresque détruite par le commanditaire lui-même). Outre les qualités exceptionnelles de l’artiste, sa plus grand fécondité et sa vie tourmentée, l’on est en droit de se demander pourquoi Rivera est jusqu’aujourd’hui l’un des piliers de l’art mexicain alors que le mouvement « Forces murales » est tombé dans l’oubli en Belgique (et, de l’aveu du préposé à la billetterie, n’attire pas les foules). Un élément à explorer me semble être la persistance du mode d’expression au Mexique (et de nombreux pays du Sud).

La fresque murale s’est développée au Mexique selon l’idée des révolutionnaires mexicains qu’il fallait inculquer des rudiments d’histoire et de fierté nationale aux masses analphabètes. Elle faisait donc partie d’une sorte de politique d’éducation à la citoyenneté. Malgré les progrès engrangés en matière d’alphabétisation, l’on observe aujourd’hui que la fresque  reste un mode privilégié de communication politique au Mexique (sans présenter nécessairement les qualités artistiques de Rivera).

"La terre appartient a ceux qui la travaillent". Palais de Justice de Cuernavaca.

"La terre appartient a ceux qui la travaillent". Palais de Justice de Cuernavaca.

Il n’est donc pas rare de voir, comme sur cette photo prise à Cuernavaca, des fresques illustrant de grandes luttes politico-sociales (dans ce cas, l’accès à la terre). Plus pragmatiquement, les campagnes électorales mexicaines sont encore aujourd’hui l’occasion de voir les villes sous de nouvelles couleurs. En effet, PRI, PAN et PRD ne manquent pas d’offrir des pots de peintures aux propriétaires de maisons disposés à garnir leur façade d’un message de soutien au parti de leur cœur.

Soutien au candidat Lopez Obrador apres l election presidentielle contestee de 2006, JML 07

Soutien au candidat Lopez Obrador apres l election presidentielle contestee de 2006, JML 07

Ouvrons ici une parenthèse. Si elle était importée chez nous, cette pratique modifierait sensiblement les paysages de Wallonie : les villas bourgeoises du BW seraient soudainement recouvertes de bleu, la brique salie des maisons de maître du centre de Charleroi retrouveraient le rouge vif de son glorieux passé industriel et les façades des fermettes amaytoises se marieraient parfaitement aux prairies avoisinantes. Vu la débauche d’efforts (et la quantité de peinture !) que cela demanderait, il y a fort à parier que la simple affiche électorale collée à la fenêtre du sympathisant a encore de beaux jours devant elle. Voici la parenthèse refermée.  

Bien sûr l’on opposera au déclin de l’expression murale dans les sociétés occidentales les progrès des systèmes éducatifs et à l’explosion des canaux médiatiques permettant de toucher de façon plus ou moins directe le citoyen (la télévision, par exemple, dont je vous contais sur ce blog les excès dans le cas mexicain il y a deux ans). Et le tag me direz-vous ? N’y a-t-il aucun lien avec le mouvement muraliste ? Bien entendu, le tag est l’expression contemporaine la plus proche de la fresque murale conventionnelle en Europe et aux Etats-Unis aujourd’hui. A mon sens, elle se distingue toutefois de l’idée centrale de la fresque mexicaine originale qui voulait éduquer les masses. En effet, né dans les confins du ghetto new-yorkais, le tag participe, comme le hip hop, à la création d’une contre-culture destinée à dénoncer l’exclusion dont ces populations sont victimes. Le tag est donc un acte subversif dès son origine. Ce n’était pas nécessairement le cas de toutes les œuvres de Rivera (même si son amitié avec Trotsky laisse peu de doutes sur ses convictions politiques).

Banksy

Banksy

Vu a Florence, traduction inutile...JML09

Vu a Florence, traduction inutile...JML09

Comme pour les muralistes, le mouvement du tag a aujourd’hui évolué en différentes directions. Il a permis a des artistes brillants tel Banksy d’émerger et de porter en Europe le message contestataire du tag américain. D’autres, comme le courageux anonyme qui peinturlure les containers de Florence de sa xénophobie nauséabonde, créent un confusion nuisible entre production artistique engagée et agression à l’aérosol. Mais, ici encore rien de bien neufs par rapport au temps de Rivera : Si posséder un pinceau et de la couleur ne faisait pas automatiquement de tout péon mexicain un muraliste à l’époque, acheter une bombe de peinture dans un magasin de bricolage ne fait pas plus de nous des graffeurs-militants aujourd’hui.

 

[Deux poids, deux mesures]

Cela fait 5 mois que je suis arrivé à Florence et je me rends compte que je n’ai encore rien écrit sur l’Italie. Pourtant, on ne peut pas dire que la question migratoire soit secondaire ici. En effet, depuis mon arrivée en janvier, rares furent les jours où la presse écrite ou télévisée ne contenait pas un titre lié à la présence des étrangers sur le territoire italien.

Comme nous le savons tous, la migration n’est pas un phénomène neuf  en l’Italie. Avant d’être un pays d’accueil, l’Italie a longtemps été l’un des plus gros pays expulseur au monde (à l’image du Mexique aujourd’hui). À titre d’exemple, on signalera que 14 millions de personnes quitteront le pays entre 1876 et 1915 et, qu’après la seconde Guerre Mondiale, 5,6 millions d’autres quitteront encore le territoire entre 1946 et 1965. Ces  chiffres ne prennent pas en compte, en outre, l’énorme migration interne du Sud vers le Nord de l’Italie. Bien que, selon les époques, le taux de retour au pays atteigne 50 à 90%, la population italienne à l’extérieur est encore aujourd’hui estimée à plus de trois millions de personnes (sans compter les personnes d’origine italienne n’ayant pas la nationalité).

C’est en 1973 que, pour la première fois de son histoire, l’Italie connaît un afflux d’étrangers supérieur au nombre des départs de ses propres émigrés. Depuis lors, l’Italie s’est progressivement transformée en l’un des plus grands pays de destination en Europe ; passant d’une population étrangère de 500.00 individus en 1992 à 1,5 million en 2003.

Contrairement à d’autres pays d’Europe occidentale ayant connu l’arrivée progressive de la main d’œuvre émigrée depuis la fin de la second Guerre Mondiale (et souvent même plus tôt), l’Italie est donc confrontée à un changement démographique brutal auquel elle a des difficultés à faire face. Ce sentiment d’invasion que ressent une partie de la population se trouve conforté par les discours politiques et les récits médiatiques focalisant l’attention du public sur l’arrivée de boat people sur des embarcations de fortune à Lampedusa (une île au large de la Sicile).  Si ce phénomène est bien réel, il ne représente qu’une petite partie de la réalité migratoire italienne contemporaine. L’Italie a aujourd’hui un besoin structurel de main d’œuvre étrangère pour faire face aux pénuries dans activités économiques délaissées par les Italiens ou pour faire face aux nouveaux besoins de services sociaux auquel l’Etat n’arrive pas à répondre. Par exemple, plusieurs centaines de milliers de migrants (principalement des femmes) venant d’Europe de l’Est mais aussi du Pérou ou des Philippines servent aujourd’hui de garde-malade (badante) au troisième âge italien face à l’incapacité de l’Etat d’offrir des services adéquats.

Dame moldave ayant des références et un permis de séjour en ordre, cherche travail comme garde-malade. Bon italien parlé et écrit. Disponible immédiatement (Florence, juin 2009, JML).
Dame moldave ayant des références et un permis de séjour en ordre, cherche travail comme garde-malade. Bon italien parlé et écrit. Disponible immédiatement (Florence, juin 2009, JML).

Compte tenu du caractère indispensable de la migration pour la société italienne aujourd’hui, quelles réponses le politique apporte-t-il à la question migratoire ? Des réponses inadaptées ! Pour illustrer cela, prenons deux exemples. Le premier concerne l’accès à la nationalité italienne. Depuis 1992, l’Italie possède un code de la nationalité dont la principale caractéristique est d’octroyer des facilités d’accès aux descendants d’émigrés italiens (y compris ceux de la troisième génération) tout en exigeant 10 années de résidence aux étrangers résidant sur le territoire italien pour avoir accès à la nationalité. Cette loi donne lieu à des situations étranges (pour ne pas dire choquantes) où le petit-fils d’un émigré italien vivant en Argentine, ne parlant pas italien et n’ayant jamais mis les pieds en Italie se trouve très largement favorisé en terme d’accès à la nationalité par rapport à un migrant africain travaillant depuis des années en Italie et y élevant ses enfants. Les statistiques très basses de naturalisation en Italie illustrent en outre toute la difficulté pour un résident étranger d’accéder à la nationalité. Pourtant, considérant le caractère indispensable de la migration aujourd’hui en Italie, ne serait-il pas préférable de permettre à cette population d’accéder à la nationalité afin de favoriser son intégration. Cela permettrait, par exemple, aux personnes d’origine étrangère de voter et d’être représentées au Parlement où la voix de cette population, importante mais jusqu’ici largement ignorée d’un point de vue institutionnel, pourrait être entendue. Signalons enfin que, alors que depuis 2006 les émigrés italiens peuvent voter par courrier aux élections italiennes et élire leurs propres députés au Parlement, les étrangers non-européens n’ont pas pu participer aux élections communales italiennes de ce 7 juin.

Le second exemple concerne les réformes promues par la Gouvernement Berlusconi et en cours d’adoption au sein d’un paquet législatif intitulé « sicurezza » (sécurité).  Il s’agit de différentes propositions qui, sous couvert de renforcer la sécurité dans les villes italiennes, prennent pour cible principale la population étrangère. Ces mesures ont soumis l’Italie au feu de la critique internationale venant d’acteurs aussi différents que l’Union européenne, l’ONU, le Vatican ou diverses ONGs. L’élément le plus controversé de la loi est certainement la possibilité de renvoyer vers la Libye les embarcations de boat people n’ayant pas encore atteint les côtes italiennes. L’idée étant que leur demande d’asile y soit examinée  plutôt qu’en l’Italie. Cet aspect de la loi fut le plus controversé à l’échelle internationale car d’aucuns considèrent qu’il s’agit d’une remise en cause du droit d’asile, un acte intolérable pour une démocratie occidentale.

Une autre mesure qui fut soumise à débat durant les discussions sur la loi « sicurezza » concernait l’obligation pour les médecins de dénoncer auprès des autorités toute personne en séjour illégal venant les consulter. Cette provision n’a pas eu le même écho international que la question de l’asile mais, bien qu’elle n’ait finalement pas été approuvée, risque d’avoir des conséquences humanitaires tout aussi graves. En effet, en travaillant avec la communauté péruvienne de Florence, je me suis rendu compte que la compréhension de l’actualité politique italienne par la population immigrée est souvent parcellaire (en raison de leur méconnaissance de la langue par exemple). Que cela implique-t-il en l’occurrence ? Que bon nombre de sans-papiers péruviens ne vont plus chez le médecin car ils craignent d’être dénoncés et ce alors que cette disposition n’a finalement pas été adoptée par le Parlement italien. Le risque que les conditions sanitaires se dégradent fortement au sein des communautés immigrées semble donc bien réel (crainte confirmée par les médecins eux-mêmes ICI). Ce triste épisode révèle en réalité que le discours politique blâmant depuis plusieurs années les étrangers pour tous les maux de l’Italie crée un climat d’inquiétude permanente parmi les populations étrangères d’Italie. Faudra-t-il attendre que des étrangers décèdent par manque de soin pour que la Droite italienne comprennent les conséquences désastreuses de son discours ?

Je souhaite conclure ce billet en mentionnant que, si l’Italie est aujourd’hui un cas extrême en Europe dans le durcissement des lois contre les étrangers, elle n’est certainement pas une exception. De même, elle n’est pas non plus le seul pays à favoriser ses expatriés au détriment des étrangers vivant sur son territoire. Comme l’Italie, la Belgique prend depuis quelques années des dispositions en faveur des droits de sa population à l’extérieur. Il y a trois semaines, j’étais d’ailleurs auditionné à la Chambre en vue de réformer le droit de vote des Belges établis à l’étranger. Durant cette audition, je me suis permis de rappeler aux députés que l’attention légitime qu’ils portent à nos concitoyens vivant à l’étranger ne doit pas détourner leur attention de la question des sans-papiers vivant sur notre territoire. En effet, la situation de détresse dans laquelle se trouvent les sans-papiers établis en Belgique est comparable en de nombreux points à celle des étrangers vivant en Italie dans un climat politique particulièrement difficile. Il est donc nécessaire de rappeler que l’Émigré est toujours l’Immigré d’un autre état et qu’une politique à l’égard de nos expatriés doit nécessairement être cohérente par rapport à la politique d’immigration. Sur quelle base justifier en effet que mon émigré belge ou italien établi sur ton territoire mérite plus de droits que ton citoyen sénégalais ou moldave établi sur le mien ?

[voter avec la main ou les pieds?]

Dans mon billet précédent, j’ai eu l’occasion de discuter d’une façon générale de l’impact qu’ont les migrants sur leur pays d’origine malgré leur absence du territoire. Dans ce nouvel article, j’aimerais maintenant me tourner précisément vers la question de l’impact politique des migrants sur le pays d’origine.

Qu’il s’agisse du soutien à un parti politique, d’une contribution au financement d’une campagne électorale, de la participation à une association active dans la protection des droits de l’homme ou encore de l’exercice du droit de vote par voie postale ou à l’ambassade, ces activités politiques des migrants visant à influencer le champ politique de leur pays d’origine sont aujourd’hui connues dans le milieu scientifique en tant qu’activités politiques transnationales. Comme je l’ai dit précédemment au sujet des pratiques économiques, sociales ou religieuses, l’implication politique du migrant dans son pays d’origine n’est pas neuve. Les historiens nous rappellent, en effet, que les Italiens vivant en France au 18e et 19e siècle ont joué un rôle important de le processus de construction de la nation italienne. De même, durant la seconde moitié du 19e siècle, les Irlandais vivant aux Etats-Unis n’essayaient-ils pas d’encourager un conflit armé entre leur pays de résidence et le Royaume-Uni dans le cadre de leur lutte à distance pour une Irlande indépendante.

Aujourd’hui, les exemples les plus connus d’impact politique des migrants sur le pays d’origine tendent à présenter les migrants comme des lobbies qui agissent auprès des autorités de leur pays de résidence dans l’espoir que celles-ci prennent des mesures en faveur de leur pays d’origine (ou en défaveur dans le cas des exilés). Il s’agit, par exemple, de la communauté cubaine établie aux Etats-Unis qui, par son organisation en lobby dans le Sud de la Floride et la pression qu’il exerce sur le Congrès des Etats-Unis, a contribué de façon décisive au maintien de l’embargo sur Cuba. En Europe, les migrants kurdes n’hésitent pas à faire pression sur les autorités européennes dans l’espoir d’obtenir leur soutien au combat politique qu’ils mènent. En réponse, les autorités turques font appel à leur importante population résidant en Europe pour influer sur la position des gouvernements européens quant à l’adhésion de la Turquie à l’UE.

L’exemple turc illustre d’ailleurs une tendance relativement récente dans les relations entre émigrés et autorités du pays d’origine et qui consistent pour ces dernières à mettre en place une série de politiques publiques visant à renforcer les liens avec leur population à l’étranger. De cette manière, on assiste aujourd’hui à une plus grande acceptation de la double nationalité, au développement de programmes favorisant l’investissement des migrants dans le pays d’origine ou encore à l’adoption de législations autorisant les migrants à voter aux élections du pays d’origine depuis l’extérieur.

Manifestation pour le "oui" à la réforme de la Constitution, La Paz, Bolivie (JML, 09)

Manifestation pour le "oui" à la réforme de la Constitution, La Paz, Bolivie (JML, 09)

Le droit de vote des migrants dans le pays d’origine (que l’on appellera droit de vote à l’extérieur pour plus de facilité) est incontestablement l’une des politiques qui s’est le plus fortement développée au cours des dernières années. Bien qu’il existe souvent des restrictions à l’exercice de ce droit (par exemple : limitation aux citoyens ayant quitté le pays depuis moins de 10 ans), pas moins de 115 pays reconnaissent aujourd’hui une certaine forme de vote depuis l’extérieur. Le sujet est d’ailleurs d’une actualité brûlante dans de nombreux parlements à l’heure actuelle. Rien que depuis le début de l’année 2009 : la Bolivie et le Chili sont sur leur point d’autoriser le droit de vote à l’extérieur et le Brésil et la France sont en train de mettre sur pied un système de représentation spécifique pour les émigrés afin de leur permettre d’élire directement des émigrés –comme eux- qui les représenteront au Parlement. Par ailleurs, la Belgique envisageait la semaine dernière une série de réformes concernant le droit de vote de ses citoyens vivant à l’extérieur alors que les autorités marocaines organisaient il y a trois mois une conférence internationale sur le sujet.

On le voit, la question du droit de vote à distance est une préoccupation pour de nombreux états. Différents facteurs peuvent expliquer le développement du droit de vote à distance mais il s’agit de souligner qu’il est important aujourd’hui pour les états d’origine de maintenir un lien avec leur population à l’étranger puisque celle-ci (comme nous l’avons vu dans le billet précédent) est une source de revenus importante et peut, en outre, contribuer à ouvrir des marchés à l’extérieur. En octroyant le droit de vote à distance, les états tentent donc de stimuler la loyauté de leur population à l’étranger.

Au-delà du développement des mécanismes de vote à l’extérieur, l’exercice réel de ce droit offre une image contrastée. En effet, si des pays comme le Pérou, l’Italie ou la Belgique voient leur population à l’extérieur participer en nombre lors des élections, ce taux est incroyablement bas dans de nombreux autres cas. On peut dès lors légitimement se poser la question de l’intérêt des émigrés à continuer de voter dans le pays d’origine. Autrement dit, les citoyens ayant quitté le pays, n’ont-il pas montré avec leurs pieds leur souhait de ne plus participer à la vie citoyenne de leur pays d’origine ?

Cette analyse semble aujourd’hui erronée dans de nombreux cas. En effet, avec le développement des technologies de la communication et du transport, nombre de migrants sont désormais désireux d’exercer des droits politiques dans différents espaces en raison de leur présence partagée entre ces états. Ensuite, la faible participation aux élections depuis l’extérieur s’explique parfois par les lourdeurs administratives attachées à l’exercice de ce vote. Enfin, les migrants ont parfois quitté le pays dans un contexte (non-démocratique) où l’exercice du droit n’avait qu’une valeur de légitimation du régime en place. Pour ceux-là, exercer le droit de vote à distance dans le pays d’origine a très peu d’importance mais leur participation politique dans le pays d’origine se matérialisera sous d’autres formes (exemple, à travers les associations). Bien entendu, ces différents éléments n’empêchent pas que certains migrants ne souhaitent plus s’impliquer politiquement dans le pays d’origine soit parce qu’ils se sentent désinformés ou parce qu’ils privilégient l’implication dans le pays de résidence.

Tous les éléments de ce dernier paragraphe mériteraient à eux seuls un billet complet. J’y reviendrai donc régulièrement. A ce stade, afin de ne pas alourdir mon propos et d’illustrer plus clairement les enjeux de la participation politique à distance, je vous invite plutôt à lire ICI l’article paru récemment dans « Imagine » et reprenant certains de mes propos à ce sujet.

A suivre : Due pesi e due misure

[Migration transnationale]

Dans le cadre d’un projet de recherche que le Centre d’Etudes de l’Ethnicité et des Migrations (CEDEM) de l’ULg coordonne avec l’UCL, j’ai eu l’occasion de me rendre en janvier dernier dans la charmante bourgade de Cochabamba située au centre de la Bolivie. Ce projet de recherche financé par la Commission universitaire pour le développement (CUD) s’intitule « Migration transnationale à Cochabamba City » et est conduit par l’Université Mayor San Simon de Cochabamba.

Sous le vocable de transnationalisme (à la mode depuis une dizaine d’années dans l’étude des phénomènes migratoires), on entend en réalité la capacité croissante qu’ont les migrants de maintenir des liens à travers les frontières avec leur pays d’origine et, par conséquent, d’avoir un impact social, politique ou économique dans celui-ci. On sait depuis longtemps que le migrant n’est en effet pas un être déraciné coupant tout type de lien avec son pays d’origine. Déjà au 19ème siècle, les migrants polonais ou italiens résidant aux Etats-Unis continuaient à avoir une influence considérable sur leurs proches restés au pays ; par exemple en envoyant de l’argent à leur famille ou, plus original, en donnant des instructions à distance sur la manière de gérer l’exploitation agricole familiale dans le pays d’origine.

Si les pratiques transnationales des migrants ne sont pas entièrement neuves, elles revêtent aujourd’hui un caractère plus dense et plus immédiat. En effet, grâce au développement des technologies de la communication et de l’information, le migrant peut garder un lien plus fort avec les proches restés au pays et cela à un coût peu élevé. De même, le développement du transport aérien bon marché permet des mouvements physiques fréquents entre espace d’accueil et d’origine (quand il n’existe pas de restrictions légales au déplacement, bien entendu).

En ce qui concerne la Bolivie, quelques chiffres permettent de mieux comprendre l’ampleur du phénomène migratoire dans le pays. Signalons d’abord que ce pays compte environ 10 millions d’habitants dont 55% appartiennent à des peuples indigènes (30% Aymara, 25% Quechua), 30% sont métisses et 15% appartiennent à la catégorie dite des « blancs ». Depuis l’an 2000, on estime que la Bolivie a connu le départ d’environ 1 million de ses habitants vers l’étranger (200.000 départs sur la seule année 2006) ! Si les Etats-Unis et les pays frontaliers de la Bolivie sont historiquement la destination préférée des migrants boliviens, pas moins de 400.000 Boliviens se sont installés en Espagne ces dernières années (l’Italie et la France font aussi parties des nouvelles destinations). Pour peu que l’on ajoute la migration plus ancienne à la migration contemporaine, la population bolivienne vivant aujourd’hui à l’extérieur du pays atteint environ 2,5 millions d’individus. Enfin, quand ajoute à ces chiffres vertigineux la très importante migration interne des campagnes vers les villes, on comprend que le Bolivie connaît un profond bouleversement démographique ces dernières années.

Pour revenir au projet de recherche conduit en Bolivie, il s’agit donc d’envisager l’impact économique, politique et social qu’ont les migrants issus de Cochabamba sur leur communauté d’origine. L’impact macro-économique de la migration sur le pays d’origine est sans doute le plus facile à mesurer. Dans une lettre ouverte du Président Evo Morales aux chefs d’Etats européens, ce dernier faisait remarquer que les envois de fonds de migrants vers la Bolivie ont dépassé le milliard de dollars en 2008 soit 10% du PIB ou 1/3 des revenus générés par les exportations gazières du pays. L’impact de ces envois au niveau micro, tant sur les localités d’origine que sur les ménages, fait en revanche l’objet de controverses au sein du monde scientifique et demande donc que de plus amples recherches, soient conduites (d’où l’intérêt de notre projet). Je tenterai d’ailleurs de revenir sur cette question précise de l’impact des transferts de fonds dans un prochain billet.

Au-delà de l’impact économique, les migrants ont également un impact social réel sur la vie sociale dans le pays d’origine. Des recherches menées dans d’autres pays montrent que les pays subissant une forte émigration ont vu la définition traditionnelle de la famille nucléaire voler en éclats. En effet, nombreux parmi les migrants latino-américains ou du Sud-est asiatique vivant en Italie ou en Espagne sont en réalité des migrantES. Face à l’incapacité de ces pays de fournir des solutions pour la garde des enfants ou les soins aux personnes âgées, des milliers de familles italiennes et espagnoles (entre autres) font appel aux migrantes latinas ou asiatiques. Ces femmes laissent bien souvent leur propre famille derrière elles pour gagner leur vie en Europe. Cela n’est pas sans conséquences sur l’organisation familiale dans les pays d’origine. Parmi les transformations observées par certains collègues dans différents pays du monde, on citera par exemple la perte de repères et les troubles affectifs des enfants de migrants élevés par leurs grands-parents ou encore la remise en question du patriarcat dans les sociétés traditionnelles où la femme migrante détient désormais le pouvoir économique au sein de la famille.

Les modifications sociales s’observent également dans le dépeuplement de nombreux villages du Sud où la migration vers l’étranger est tellement forte que les zones rurales se vident (voir mon billet « 2501 migrantes) mais, paradoxalement, voient fleurir nombre de villas de luxes au style architectural occidental et qui sont la propriété des migrants. Comme j’ai pu l’observer au Mexique et en Bolivie, ces maisons sont vides la grande majorité de l’année.  En effet, même si de nombreux migrants gardent l’espoir de revenir vivre un jour au pays, la fonction de ces maisons est aussi sociale: il s’agit pour le migrant de signaler à la communauté qu’il a réussi à l’étranger.

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Maison d'un émigré mexicain construite dans son village d'origine dans l'Etat de Hidalgo, Mexique (JML, 2007).

Enfin, l’impact politique de la migration transnationale est considérable dans de nombreux pays du Sud. D’une part, les bouleversements sociaux provoqués par la migration obligent les gouvernements des pays d’origine à développer de nouvelles politiques publiques et de nouveaux discours à l’égard de cette population et de leurs familles. D’autre part, les migrants peuvent, malgré leur absence du territoire, garder une influence politique considérable dans le pays d’origine, par exemple, en votant à distance dans leur pays d’origine ou en militant dans des mouvements sociaux ou politiques visant le pays d’origine. Cette question de l’impact politique des migrants dans le pays d’origine m’a occupé plus particulièrement durant ma thèse de doctorat. Pour cette raison, elle sera le sujet de mon prochain billet sur ce blog.

On voit un peu mieux au terme de ce billet que la migration est  un phénomène qui concerne aujourd’hui tant les sociétés d’accueil que les sociétés d’origine des migrants. Cette réalité n’est pourtant pas toujours entendue pour certains gouvernements occidentaux. Toutefois, refuser de prendre en considération la dimension transnationale de la migration, c’est refuser de comprendre que certains migrants sont à la fois acteurs de la société d’accueil et d’origine. La recherche qui est conduite actuellement à Cochabamba tente précisément de montrer cela afin que les autorités des pays d’accueil et d’origine adoptent les politiques publiques les plus adaptées à la réalité migratoire contemporaine.

A suivre: Votar con la mano o los pies ?

Réouverture du blog

Après plus d’une année d’inactivité (à expliquer par la finalisation de ma thèse de doctorat), je reprendrai prochainement mes activités de blogger. Je vous invite donc à repasser par ici dans un avenir proche.

Amicalement,

JM

2501 Migrantes

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En visitant le musée des peintres d’Oaxaca, j’ai pris connaissance du travail d’un artiste local dénommé Alejandro Santiago. Cet artiste a débuté il y a quatre ans un projet incroyable intitulé 2501 migrantes. L’idée a surgi dans la tête d’Alejandro lorsque, après avoir travaillé plusieurs années en Europe, il retourne dans son village d’origine dans l’état d’Oaxaca et découvre que celui-ci est pratiquement désert. Il reste bien quelques femmes, enfants et vieillards mais tous les hommes en âge de travailler sont absents. Autre transformation que j’ai pu observer moi-même à maintes reprises, différentes villas au luxe ostentatoire et ne correspondant pas du tout aux standards architecturaux locaux « agrémentent » désormais le paysage. Parmi ces villas appartenant bien entendu aux migrants, quelques unes sont inachevées. En effet, il arrive que le chef de famille ayant migré seul décide un jour d’arrêter d’envoyer des fonds au pays pour terminer sa maison. Et cela pour différentes raisons : sa famille peut l’avoir rejoint aux Etats-Unis, son épouse peut s’être fatiguée d’attendre un mari absent ou encore, la migration peut s’être révélée une moins bonne affaire qu’escompté. Dernière particularité de ce type de village fantôme d’Oaxaca, il n’y a plus personne sur place pour faire les récoltes et les plants pourrissent littéralement sur place. Cette réalité n’est uniquement celle d’Oaxaca. En Hidalgo également, il existe des vergers entiers désertés par leurs propriétaires partis aux Etats-Unis et mis gratuitement à la disposition de tout qui est disposé à faire l’effort de cueillir les fruits. Voici planté, de façon très sommaire, le décor du campo mexicain.

Ce panorama désolant qu’a découvert Alejandra à son retour l’a motivé à tenter de réaliser une idée folle : repeupler le village. Le repeupler, oui, mais avec ses moyens d’artistes c’est-à-dire à l’aide de sculptures en terre cuite de taille réelle. L’objectif d’Alejandro est donc de remplacer les 2500 personnes ayant quitté le village et d’en rajouter une car –dixit Alejandro- il y a toujours un migrant prêt à partir pour les Etats-Unis. Vous avez maintenant compris pourquoi l’œuvre s’appelle 2501 migrantes. Imaginez maintenant l’ampleur de la tâche : préparer 2501 sculptures en terre cuite, chacune différente de l’autre. Pour ce faire, Alejandro installe un four industriel dans une ferme située à 45 minutes de la ville d’Oaxaca. Là-bas, une équipe d’environ 30 jeunes du village se relaient pour l’assister dans les tâches non-artistiques liées aux sculptures (préparation de la terre cuite, cuisson…). Imaginez aussi le coût d’une telle entreprise. Alejandro finance d’abord le projet sur fonds propres grâce aux revenus générés par la vente de ses toiles. Ensuite, après avoir présenté quelques uns des premiers « migrants » dans une galerie d’Oaxaca, l’intérêt des médias et des mécènes augmente de façon exponentielle et cela, à un point tel, que la célèbre fondation Rockefeller propose à Alejandro de financer la fin du projet (ce qu’il accepte sur le champ). Ce succès ne laisse pas non plus les autorités d’Oaxaca indifférente et le sinistre et opportuniste gouverneur Ruiz Ortiz propose également son soutien financier à Alejandro alors même qu’il lui avait refusé toute aide quelques mois plus tôt. L’artiste ne se gêna donc pas pour envoyer paître le gouverneur. Il fut d’autant plus à l’aise pour le faire que les organisateurs du Forum des cultures de Monterey (espèce d’expo universelle dont la première édition a eu lieu à Barcelone) ont proposé à Alejandro d’exposer l’œuvre complète (2501 statues) dans un parc de la ville !
Lorsque j’ai passé un dimanche avec Alejandro, les premières statues allaient quitter les campagnes d’Oaxaca. Cette tâche n’est pas non plus de tout repos : 15 camions gigantesques vont rouler pendant 24h pour transporter les sculptures à l’autre bout du Mexique. Tout le long du voyage, ils seront escortés par la police pour éviter toute mauvaise surprise. De même, une équipe de journalistes de Monterey avec lesquels j’ai passé la journée suivront le parcours des statues migrantes. La symbolique de ce déplacement est extrêment forte puisque les statues sont empilées dans un camion traversant le pays…à l’image de nombre de migrants sans-papiers latino-américains traversant le Mexique dans le double-fond des camions pour atteindre la frontière américaine et ensuite tenter de la passer à l’aide des polleros (passeurs).
La symbolique ne s’arrête pas là. A l’approche de la fin du projet, les jeunes collaborateurs d’Alejandro s’inquiètent légitimement de leur avenir professionnel. En effet, d’ici quelques semaines, Alejandro cessera de produire des statues et les jeunes se retrouveront sans travail. Suivront-ils le chemin des sculptures et tenteront-ils de rejoindre la frontière américaine ?
Alejandro veut croire que non. Pour ce faire, il vient de donner son four industriel aux jeunes afin qu’ils créent leur propre entreprise de poterie (production typique d’Oaxaca).
Cela les convaincra-t-il de rester au pays ? Rien n’est moins sûr mais le pari vaut la peine d’être tenté.

Pour conclure ce billet, je voudrais souligner une caractéristique fondamentale du travail d’Alejandro Santiago : il est universel. Ces sculptures n’ont pas de nationalité. Elles n’ont pas non plus de couleur de peau. Elles seront exposées un temps à Monterrey mais auraient tout autant leur place dans un parc de Los Angeles, de Rome, de Sidney ou de Bruxelles. Il n’y a pas qu’au Mexique que les villages se vident en raison de la migration vers le Nord. Un artiste sénégalais ou chinois aurait pu faire le même constat. Les couleurs des statues d’Alejandro nous rappellent donc le caractère universel de la migration.
De même, l’impassibilité du visage des statues joue un rôle de miroir pour le visiteur du Nord que j’étais en ce dimanche à Oaxaca. Ce miroir reflète notre fréquente indifférence à l’égard du déchirement que représente la migration pour nombre d’exilés. En rassemblant 2501 migrants nous fixant du regard dans un parc public, Alejandro contribue modestement à mettre fin à cette indifférence.

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Guelaguetza

Oaxaca no esta de fiesta
Outre sa beauté, Oaxaca est une ville fascinante. Elle l’est encore plus lorsque l’on a, comme moi, un intérêt pour la question des migrations et la question de l’usage politique de la culture. Pour cette raison, j’ai décidé de poster deux billets sur Oaxaca.

Vous n’ignorez pas que Oaxaca vit, depuis plus d’un an, un conflit social extrêmement dur (je vous conseille vivement d’aller lire l’article du Diplo et l’opinion d’Amnesty International à ce sujet). Ce conflit oppose, d’une part, un syndicat de professeur rejoints ensuite par une grande partie de la société civile regroupée sous le sigle de l’APPO (Assemblée populaire des peuples d’Oaxaca) et, de l’autre, le gouverneur de l’état : Ulises Ruiz Ortiz. Suite à la réponse policière particulièrement brutale à la paralysie de la ville organisée par l’APPO, le conflit s’est étendu aujourd’hui à des demandes plus radicales de réparation pour les personnes emprisonnées injustement (voir assassinées dans le pire des cas). Une autre exigence fondamentale de l’APPO est la démission immédiate du gouverneur qu’ils accusent, en plus d’avoir ordonné la répression brutale du mouvement et les assassinats, d’avoir manipulé les résultats de l’élection de 2005. La pression est donc très forte sur ce gouverneur issu du parti ayant dominé la politique mexicaine durant plus de 70 ans: le PRI.

Dans ce contexte social tendu, l’élection présidentielle nationale de juillet 2006 est apparue comme une opportunité miraculeuse pour le sinistre gouverneur. Je vous ai déjà parlé de la présidentielle de 2006, de la victoire controversée du PAN de Felipe Calderon, du refus de reconnaissance de ce gouvernement par le PRD de AMLO mais pas encore du rôle du PRI dans cet imbroglio électoral affectant la politique mexicaine jusqu’aujourd’hui.

Après son piètre résultat aux présidentielles, le PRI observe, depuis le camp des vaincus, le combat juridique opposant PAN et PRD. Les 75 années de pouvoir incontesté du PRI ayant permis à ce parti de développer un certain sens de la manipulation du jeu politique, ses leaders décident alors de tirer profit du combat post-électoral qui leur était pourtant étranger. Comment ont-ils fait ? C’est assez simple : offrir leur soutien au PAN en reconnaissant officiellement son candidat-président et voter quelques textes législatifs clés histoire d’asseoir la légitimité de Calderon. Je ne suis pas en mesure de dresser ici l’inventaire des compensations obtenues par le PRI en échange de ce soutien mais, une chose est certaine, le PAN est désormais un fier défenseur du gouverneur Ulises Ruiz Ortiz (URO). La plus belle marque d’amitié est sans doute l’envoi des forces fédérales dans la ville de Oaxaca pour « rétablir l’ordre » par le Président Fox (après l’élection mais avant la prise de pouvoir de Calderon) et leur maintien par le Président Calderon. Depuis lors, les témoignages de personnes arrêtées sommairement, torturées ou menacées affluent sur le Zocalo d’Oaxaca. Voici -grosso modo- planté le décor du « petit arrangement entre amis » conclu entre PRI et PAN.

Que vient faire la culture dans tout cela me direz-vous ? Et bien je vous répondrai qu’elle joue un rôle fondamental.Un moment fort de la vie culturelle de l’état d’Oaxaca est la Guelaguetza se déroulant les lundis du mois de juillet chaque année. Cette fête ressemble à une sorte de Cramignon durant lequel tous les villages et communautés des environs se rassemblent sur les hauteurs de la ville pour y présenter leurs danse, musique et vêtements traditionnels lors d’une grande fête. Au Mexique, cette fête a la même importance que la Pamplonada de Pamplune (ou le 15 août à Liège pour prendre un exemple qui nous parle à tous). Voyez ici un petit extrait video de la fête.

Lorsque l’APPO décida de boycotter cette fête et d’en empêcher la tenue en 2006, imaginez donc l’impact que cela a pu avoir dans le pays et particulièrement dans l’état d’Oaxaca. Outre le fait que les recettes financières générées par cet événement soutiennent une bonne partie de l’économie locale, l’impossibilité de présenter sa communauté et ses traditions à l’état et au pays entier n’a pas été bien vécue par tout le monde. Pourquoi l’APPO a-t-elle décidé de priver les différentes communautés dont elle dit défendre les intérêts d’un grand moment de leur vie communautaire ? En examinant ce qui s’est produit ce mois de juillet 2007 à Oaxaca, je peux dégager certaines pistes d’explication. En effet, cet année, il y a eu un nouveau boycott de l’APPO mais ils n’ont pas empêché l’organisation de l’événement cette fois.

Pour avoir discuté avec divers membres de l’APPO, ces derniers considèrent –à mon sens à juste titre- que la guelaguetza est une fête populaire ce qui signifie que son destin appartient au peuple. Que les associations de la société civile réunies en assemblée décident d’empêcher la tenue cette fête à haute attraction médiatique pour souligner leur désapprobation aux pratiques radicales du gouverneur paraît donc totalement légitime. Bien sûr, on pourrait discuter ici de la représentativité de l’APPO afin de déterminer si le boycott décrété représentait réellement la majorité de l’opinion publique à Oaxaca (elle ne représentait certainement pas l’opinion du secteur HORECA). Toutefois, le boycott de l’APPO se révèle un formidable outil de promotion de la cause puisqu’il permet d’attirer l’attention des médias nationaux et internationaux (de même que des touristes) sur un conflit social se trouvant aujourd’hui dans une impasse.

Un autre argument de l’APPO est qu’il impossible pour les peuples d’Oaxaca participer à cette grande fête (sponsorisée par le gouvernement) alors qu’ils attendent toujours justice pour leurs morts, leurs torturés et leurs prisonniers. Comme le dit la photo postée plus haut, Oaxaca n’est pas en fête, Oaxaca est en lutte !

Dernier élément ressorti de mes discussions, le conflit de Oaxaca est aujourd’hui relié à d’autre luttes au Mexique et à l’étranger. L’impression que j’ai eu en me promenant là-bas, est que Oaxaca et ses appistes (membres de l’APPO) sont aujourd’hui partie intégrante du mouvement alter-mondialiste. Cette impression, je l’ai ressentie dans les discours des leaders, dans la tendance à utiliser la démocratie directe dans les activités de l’APPO ou encore dans les liens entre ce mouvement et les communautés indigènes. Tous ces éléments me confortent dans mon sentiment que la portée de la guelaguetza dans ce contexte de conflit social dépasse largement le cadre du folklore.

L’utilisation de la culture à des fins politiques à Oaxaca, n’est toutefois pas du ressort exclusif de l’APPO. Le gouverneur Ruiz Ortiz a fait, lui aussi, de la guelaguetza un outil de propagande. En recourant à des mesures sécuritaires très importantes, ce dernier a réussi à ce que la guelaguetza soit organisée cette année. Pour lui, cela permet de démontrer au pays entier qu’il a le contrôle de la situation à Oaxaca et que l’APPO ne l’empêche pas de mener à bien une activité culturelle dont l’état a fait son symbole. En outre, les images publiées dans la presse de gradins bien remplis lors de l’édition 2007 permettent à Ruiz Ortiz de se vanter d’avoir le soutien de la population et d’ainsi tenter de minimiser la représentativité de l’APPO. Malheureusement pour le gouverneur, toute la presse mexicaine (mais presque) ne s’est pas laissée manipulée par ces images et la Jornada n’a pas manqué de publier les témoignages de fonctionnaires de l’état d’Oaxaca auxquels ont avait offert des places pour assister à l’événement (et un jour de congé bien sûr). « On » a également suggéré à ces fonctionnaires que, s’ils ne participaient pas à l’événement, ce n’était pas la peine de se présenter au bureau le lendemain car ils seraient renvoyés ! Dans cette même logique de contre-attaque au boycott de l’APPO, un certain nombre de touristes se sont vus offrir des places pour la guelaguetza. Cela évidemment afin de convaincre ceux que la situation sécuritaire, un vieux relent de conviction gauchiste ou le prix élevé du ticket (minimum 30 euros) auraient fait hésiter à participer.

A ceux qui en douteraient encore, Oaxaca prouve de façon lumineuse que la culture n’a rien de neutre et que tout événement culturel peut subir différentes manipulations à caractère politique. Une des difficultés que l’on rencontre lorsque l’on analyse les liens entre culture et politique est de mesurer l’impact de la culture sur la société. Ce dimanche, Oaxaca doit renouveler son parlement régional. Quelques semaines à peine après la guelaguetza, les résultats du PRI du gouverneur Ruiz Ortiz nous donneront sans doute une indication de l’impact de la fête controversée sur les électeurs Oaxaqueños.

A suivre très bientôt: 2501 migrantes

Ulises te repudiamos

Vuelo 241 para Oaxaca

Droga
Ce lundi soir, la page internationale d’un JT national mexicain s’est ouverte sur la video d’Yves Leterme chantant la Marseillaise avec son sourire de premier communiant. Le PPDA mexicain n’a pu s’empêcher de se demander s’il le Premier flamand a décidé de suivre la voie alcoolisée ouverte par son collègue Nicolas quelques semaines plutôt ou s’il s’agit juste d’un imbécile. Bien que cette information contribue indiscutablement au rayonnement de notre grande nation, pour l’heure, je souhaiterais revenir sur un phénomène qui, comme vous l’aurez sans doute constaté, suscite ma curiosité ; je veux bien sûr parler du trafic de drogue au Mexique.

Ce week-end, je me suis rendu dans la petite ville de Oaxaca, capitale de l’état du même nom. Vous connaissez peut-être cette ville en raison du soulèvement populaire qui s’y est produit il y a environ un an (je tenterai de vous en dire plus à ce sujet lors d’un prochain billet).

Dans le dernier vol Mexico-Oaxaca de ce jeudi, la chance a voulu que je m’assoie à côté d’un spécialiste de la question. José est pilote. Mais il ne pilote pas n’importe quel avion l’ami Pépé (surnom de José en espagnol), il vole dans un CESNA chargé de produits chimiques qu’il s’en va disperser sur les champs de drogues de tout le pays. Vous aurez bien compris qu’il ne s’agit pas d’engrais mais plutôt d’une sorte d’herbicide destiné à détruire les récoltes. Pépé est un civil mais il est sous contrat de travail avec l’armée mexicaine. Plus amusant encore, bien qu’il soit rémunéré par le Mexique, ce sont les Etats-Unis qui couvrent les frais de vols et les produits chimiques…et cela depuis de nombreuses années (et cela parcequ’ils sont les principaux consomateurs de drogues mexicaines suivi de l’Europe). Je vous commentais il y a quelques semaines la crainte de certains politiciens de gauche que les Etats-Unis n’imposent au Mexique un plan de lutte anti-narco à l’image du controversé « Plan Colombia ». En réalité, j’ai l’impression qu’on est en plain dedans depuis longtemps.

Un autre élément intéressant de notre discussion, est la lucidité avec laquelle Pépé juge son propre travail. De façon assez diplomatique, je lui ai en effet demandé quel autre choix (à part la migration) avaient les cultivateurs mexicains des zones reculées que de produire des plants de drogue correctement rémunérés plutôt que du maïs dont le marché –déjà mal en point- risque de s’effondrer dans les mois à venir à la suite de la libéralisation imposée par l’ALENA.
Pépé me répondit franchement que les cultivateurs n’avaient pas d’alternative et qu’il comprenait leur attitude. Face au sous-développement de certaines campagnes mexicaines, le narco est parfois la seule façon de nourrir ses enfants.

Durant les 45 minutes d’un vol à moitié vide (NB : j’assume ma responsabilité dans le changement climatique) Pépé m’a aussi confié que cela faisiat 7 mois qu’il ne volait plus. Pourquoi ? C’est assez simple. Depuis que le gouvernement Calderon utilise l’armée dans la lutte contre le narco, la violence a explosé dans le pays (voir mon précédent billet sur le narco où je mentionne les bavures policières et les décapitations des forces de l’ordre par les narco-trafiquants). Pour Pépé, cela signifie qu’un vol à basse altitude est généralement arosé d’une pluie de coups feux offerte gracieusement par les « gentils patrons » de nos pauvres agriculteurs ! Le CESNA de Pépé n’étant pas jusqu’ici équipé pour répondre au comité d’accueil, les vols sont supendus jusqu’à nouvel ordre.

Sur cette dernière anecdote, nous arrivons à destination et Pépé me propose d’attendre son beau-fils afin qu’il me dépose à mon hôtel. En attendant les bagages, le GSM de mon compagnon de vol sonne. Il est 23h, l’armée l’informe que les vols vont reprendre dans les 8 jours à Sinaloa !

En concluant ce billet, je ne peux m’empêcher de penser que, peut-être, le PPDA mexicain a écarté trop rapidement une hypothèse pouvant expliquer les délires musicaux de notre futur Premier: n’aurait-il pas -afin de rompre avec l’image d’un homme aussi rigide que ses cols de chemise amidonnés- consommé la production des nos agriculteurs de Sinaloa avant que mon ami Pépé ne soit passé pour les traîter? Si c’est le cas, Heer Leterme, tu dois savoir que tu peux compter sur le soutien de cette paroisse de Oaxaca où j’ai pris la photo postée plus haut. Mais attention manneke, au Mexique, il est interdit de répondre au téléphone dans une église!

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