La semaine dernière, je me suis rendu pour la seconde fois de l’année à Cochabamba en Bolivie. J’ai déjà eu l’occasion dans un précédent billet de vous parler de cette charmante bourgade et du projet de recherche sur les migrations transnationales que nous y conduisons avec l’Ulg et l’UCL. Ce projet a maintenant atteint sa vitesse de croisière et les premiers résultats sont enfin disponibles. L’une des forces de ce projet de recherche est son amplitude. En effet, nous avons élaboré un questionnaire qui a été ensuite appliqué à 15.000 de 28.000 foyers qui composent la ville de Cochabamba. Imaginez un instant le temps qu’il a fallu aux 66 enquêteurs pour aller frapper à chacune de ces 28.000 portes et procéder ensuite à une enquête longue d’environ 30 pages…
A ce jour, les données récoltées n’ont pas encore été traitées mais les quelques chiffres disponibles sont extrêment interpellants. Dans la ville de Cochabamba, pas moins de 18% des familles ont un de leur membre actuellement à l’étranger. Ce chiffre est en soi interpellant mais il est encore plus impressionant lorsqu’on y ajoute les anciens migrants revenus au pays: environ 45% des foyers de Cochabamba ont connu ou connaissent aujourd’hui la séparation avec un membre de leur famille pour cause de migration internationale. Une autre donnée qui interpellle est celle des pays où s’installent ces migrants de Cochabamba. Sans surprise on retrouve l’Espagne comme première destination des migrants. Je dis “sans surprise” car l’Espagne a connu un afflux massif de migrants latino-américains occupés dans le secteur de la construction ou des soins aux personnes depuis une dizaine d’années (signalons que ce flux s’est brutalement arrêté depuis la crise économique de 2008 et que les retours volontaires se font maintenant plus nombreux). On retrouve ensuite le voisin argentin comme second lieu de destination favori des migrants. Les Etats-Unis, destination historique des migrations boliviennes, se maintiennent à la troisième place malgré les restrictions en place depuis le 11 septembre. Viennent ensuite l’Italie et le Brésil. Ces données montrent la diversité des migrations boliviennes à la fois régionales, continentales et inter-continentales. En outre, l’enquête confirme une réalité observée dans d’autres pays à savoir que la migration internationale est très souvent précédée par une migration interne en Bolivie. On remarque ainsi qu’un même individu a pu migrer jusqu’à 13 fois durant son existence si l’on inclut les mouvements internes!
Dans quelques semaines, nous aurons plus d’informations quant à l’impact économique de ces migrations. Par exemple, nous saurons exactement combien d’argent ces migrants envoient à leur famille tous les mois. Je peux déjà vous dire que l’importance de ces envois se mesure aussi en fonction de l’usage qui en est fait par les familles restées au pays: environ 80% des sommes récoltées seraient ainsi destinées aux dépenses quotidiennes de subsitence (nouritture, eau, électricité…) plutôt qu’à l’épargne ou l’investissement dans l’éducation ou une activité économique indépendante. Dans le cas bolivien, ces envois semblent donc être d’une importance cruciale pour la survie des proches!
Dernière donnée interpellante, certaines familles nucléraires connaissent aujoud’hui une dispersion à travers différents pays. Il peut s’agir, par exemple, d’une mère partie seule en Belgique pour travailler comme femme de ménage alors qu’un de ses fils s’en est allé travailler aux Etats-Unis dans le secteur de la construction.
Je vous disais à l’entame du billet que cette recherche devenait de plus en plus intéressante à mesure que les résultats arrivent. Une autre force de ce projet est que la récolte de données quantitatives (l’enquête) s’accompagne d’un travail qualitatif (interviews en profondeur avec les familles) qui commencera bientôt. C’est ce travail que j’ai prépraré lors de ma dernière visite. A cette occasion, j’ai pu rencontrer plusieurs anciens migrants ou familles de migrants. Ces rencontres soulignent l’importance de compléter la réalité des chiffres par une description plus parlante de la déchirure que représente la migration pour de nombreux foyers de Cochabamba.
En guise de conclusion, je vous propose donc de lire un bout de l’histoire de Doña Silvia qui a bien voulu partager son expérience avec nous:
“Ma fille est partie il y a trois ans en Espagne. Elle vit à Madrid, je pense… je ne suis pas certaine. Lorsqu’elle est partie, je suis venue m’installer chez mon beau-fils afin de m’occuper de leur fils. J’ai quitté ma maison pour m’installer chez eux en attendant qu’elle revienne. Le petit a maintenant 8 ans. Ce n’est pas tous les jours facile… je n’ai pas fini l’école donc je ne peux pas trop l’aider pour les devoirs. Mon beau-fils a pensé un moment la rejoindre là-bas mais ma fille dit que cela est impossible tant qu’elle est sans-papiers en Espagne. Est-ce que c’est vrai ou bien a-t-elle refait sa vie là-bas…je ne suis pas sûre. Souvent, quand je pense qu’elle n’est pas revenue une seule fois voir son fils en trois ans, cela m’empêche de dormir la nuit. Elle dit que tant qu’elle n’a pas de papiers, elle ne peut pas revenir en Bolivie…je ne sais que croire.
Ma fille téléphone toutes les semaines pour prendre des nouvelles du petit. Elle nous envoie aussi un peu d’argent; de temps en temps on reçoit dix dollars. Elle n’a pas de travail fixe en Espagne donc elle ne peut pas envoyer plus. Moi, je m’étais constitué un revenu dans l’artisanat, je cousais à la maison. Cela pouvait me rapporter jusqu’à 900 bolivianos (90 euros) par mois; mais plus maintenant, je ne vois plus très clair et il me devient difficile de travailler.
Avec mon beau-fils, ce n’est pas tous les jours roses. Il boit beaucoup, alors parfois, quand il rentre tard, il me frappe. Il me dit qu’il va me chasser de sa maison, que je ne lui sers à rien. Je lui demande alors: qui va élever ton fils? Qui va te préparer à manger? Avec mon petit-fils, cela devient aussi de plus en plus difficile; son père lui dit de me frapper…Mais que puis-je faire?”
















