
Outre sa beauté, Oaxaca est une ville fascinante. Elle l’est encore plus lorsque l’on a, comme moi, un intérêt pour la question des migrations et la question de l’usage politique de la culture. Pour cette raison, j’ai décidé de poster deux billets sur Oaxaca.
Vous n’ignorez pas que Oaxaca vit, depuis plus d’un an, un conflit social extrêmement dur (je vous conseille vivement d’aller lire l’article du Diplo et l’opinion d’Amnesty International à ce sujet). Ce conflit oppose, d’une part, un syndicat de professeur rejoints ensuite par une grande partie de la société civile regroupée sous le sigle de l’APPO (Assemblée populaire des peuples d’Oaxaca) et, de l’autre, le gouverneur de l’état : Ulises Ruiz Ortiz. Suite à la réponse policière particulièrement brutale à la paralysie de la ville organisée par l’APPO, le conflit s’est étendu aujourd’hui à des demandes plus radicales de réparation pour les personnes emprisonnées injustement (voir assassinées dans le pire des cas). Une autre exigence fondamentale de l’APPO est la démission immédiate du gouverneur qu’ils accusent, en plus d’avoir ordonné la répression brutale du mouvement et les assassinats, d’avoir manipulé les résultats de l’élection de 2005. La pression est donc très forte sur ce gouverneur issu du parti ayant dominé la politique mexicaine durant plus de 70 ans: le PRI.
Dans ce contexte social tendu, l’élection présidentielle nationale de juillet 2006 est apparue comme une opportunité miraculeuse pour le sinistre gouverneur. Je vous ai déjà parlé de la présidentielle de 2006, de la victoire controversée du PAN de Felipe Calderon, du refus de reconnaissance de ce gouvernement par le PRD de AMLO mais pas encore du rôle du PRI dans cet imbroglio électoral affectant la politique mexicaine jusqu’aujourd’hui.
Après son piètre résultat aux présidentielles, le PRI observe, depuis le camp des vaincus, le combat juridique opposant PAN et PRD. Les 75 années de pouvoir incontesté du PRI ayant permis à ce parti de développer un certain sens de la manipulation du jeu politique, ses leaders décident alors de tirer profit du combat post-électoral qui leur était pourtant étranger. Comment ont-ils fait ? C’est assez simple : offrir leur soutien au PAN en reconnaissant officiellement son candidat-président et voter quelques textes législatifs clés histoire d’asseoir la légitimité de Calderon. Je ne suis pas en mesure de dresser ici l’inventaire des compensations obtenues par le PRI en échange de ce soutien mais, une chose est certaine, le PAN est désormais un fier défenseur du gouverneur Ulises Ruiz Ortiz (URO). La plus belle marque d’amitié est sans doute l’envoi des forces fédérales dans la ville de Oaxaca pour « rétablir l’ordre » par le Président Fox (après l’élection mais avant la prise de pouvoir de Calderon) et leur maintien par le Président Calderon. Depuis lors, les témoignages de personnes arrêtées sommairement, torturées ou menacées affluent sur le Zocalo d’Oaxaca. Voici -grosso modo- planté le décor du « petit arrangement entre amis » conclu entre PRI et PAN.
Que vient faire la culture dans tout cela me direz-vous ? Et bien je vous répondrai qu’elle joue un rôle fondamental.Un moment fort de la vie culturelle de l’état d’Oaxaca est la Guelaguetza se déroulant les lundis du mois de juillet chaque année. Cette fête ressemble à une sorte de Cramignon durant lequel tous les villages et communautés des environs se rassemblent sur les hauteurs de la ville pour y présenter leurs danse, musique et vêtements traditionnels lors d’une grande fête. Au Mexique, cette fête a la même importance que la Pamplonada de Pamplune (ou le 15 août à Liège pour prendre un exemple qui nous parle à tous). Voyez ici un petit extrait video de la fête.
Lorsque l’APPO décida de boycotter cette fête et d’en empêcher la tenue en 2006, imaginez donc l’impact que cela a pu avoir dans le pays et particulièrement dans l’état d’Oaxaca. Outre le fait que les recettes financières générées par cet événement soutiennent une bonne partie de l’économie locale, l’impossibilité de présenter sa communauté et ses traditions à l’état et au pays entier n’a pas été bien vécue par tout le monde. Pourquoi l’APPO a-t-elle décidé de priver les différentes communautés dont elle dit défendre les intérêts d’un grand moment de leur vie communautaire ? En examinant ce qui s’est produit ce mois de juillet 2007 à Oaxaca, je peux dégager certaines pistes d’explication. En effet, cet année, il y a eu un nouveau boycott de l’APPO mais ils n’ont pas empêché l’organisation de l’événement cette fois.
Pour avoir discuté avec divers membres de l’APPO, ces derniers considèrent –à mon sens à juste titre- que la guelaguetza est une fête populaire ce qui signifie que son destin appartient au peuple. Que les associations de la société civile réunies en assemblée décident d’empêcher la tenue cette fête à haute attraction médiatique pour souligner leur désapprobation aux pratiques radicales du gouverneur paraît donc totalement légitime. Bien sûr, on pourrait discuter ici de la représentativité de l’APPO afin de déterminer si le boycott décrété représentait réellement la majorité de l’opinion publique à Oaxaca (elle ne représentait certainement pas l’opinion du secteur HORECA). Toutefois, le boycott de l’APPO se révèle un formidable outil de promotion de la cause puisqu’il permet d’attirer l’attention des médias nationaux et internationaux (de même que des touristes) sur un conflit social se trouvant aujourd’hui dans une impasse.
Un autre argument de l’APPO est qu’il impossible pour les peuples d’Oaxaca participer à cette grande fête (sponsorisée par le gouvernement) alors qu’ils attendent toujours justice pour leurs morts, leurs torturés et leurs prisonniers. Comme le dit la photo postée plus haut, Oaxaca n’est pas en fête, Oaxaca est en lutte !
Dernier élément ressorti de mes discussions, le conflit de Oaxaca est aujourd’hui relié à d’autre luttes au Mexique et à l’étranger. L’impression que j’ai eu en me promenant là-bas, est que Oaxaca et ses appistes (membres de l’APPO) sont aujourd’hui partie intégrante du mouvement alter-mondialiste. Cette impression, je l’ai ressentie dans les discours des leaders, dans la tendance à utiliser la démocratie directe dans les activités de l’APPO ou encore dans les liens entre ce mouvement et les communautés indigènes. Tous ces éléments me confortent dans mon sentiment que la portée de la guelaguetza dans ce contexte de conflit social dépasse largement le cadre du folklore.
L’utilisation de la culture à des fins politiques à Oaxaca, n’est toutefois pas du ressort exclusif de l’APPO. Le gouverneur Ruiz Ortiz a fait, lui aussi, de la guelaguetza un outil de propagande. En recourant à des mesures sécuritaires très importantes, ce dernier a réussi à ce que la guelaguetza soit organisée cette année. Pour lui, cela permet de démontrer au pays entier qu’il a le contrôle de la situation à Oaxaca et que l’APPO ne l’empêche pas de mener à bien une activité culturelle dont l’état a fait son symbole. En outre, les images publiées dans la presse de gradins bien remplis lors de l’édition 2007 permettent à Ruiz Ortiz de se vanter d’avoir le soutien de la population et d’ainsi tenter de minimiser la représentativité de l’APPO. Malheureusement pour le gouverneur, toute la presse mexicaine (mais presque) ne s’est pas laissée manipulée par ces images et la Jornada n’a pas manqué de publier les témoignages de fonctionnaires de l’état d’Oaxaca auxquels ont avait offert des places pour assister à l’événement (et un jour de congé bien sûr). “On” a également suggéré à ces fonctionnaires que, s’ils ne participaient pas à l’événement, ce n’était pas la peine de se présenter au bureau le lendemain car ils seraient renvoyés ! Dans cette même logique de contre-attaque au boycott de l’APPO, un certain nombre de touristes se sont vus offrir des places pour la guelaguetza. Cela évidemment afin de convaincre ceux que la situation sécuritaire, un vieux relent de conviction gauchiste ou le prix élevé du ticket (minimum 30 euros) auraient fait hésiter à participer.
A ceux qui en douteraient encore, Oaxaca prouve de façon lumineuse que la culture n’a rien de neutre et que tout événement culturel peut subir différentes manipulations à caractère politique. Une des difficultés que l’on rencontre lorsque l’on analyse les liens entre culture et politique est de mesurer l’impact de la culture sur la société. Ce dimanche, Oaxaca doit renouveler son parlement régional. Quelques semaines à peine après la guelaguetza, les résultats du PRI du gouverneur Ruiz Ortiz nous donneront sans doute une indication de l’impact de la fête controversée sur les électeurs Oaxaqueños.
A suivre très bientôt: 2501 migrantes
