Lors de mon dernier retour à Liège, j’ai eu l’occasion de visiter l’exposition consacrée au collectif « Forces murales » hébergée par le Musée de l’Art wallon. L’expo rassemble temporairement les travaux de trois artistes -Louis Deltour, Edmond Dubrunfaut et Roger Somville- qui produisirent une série de fresques murales à caractère politico-social après la guerre. Bien que la qualité de l’exposition soit dans son ensemble inégale, certaines œuvres illustrent d’une façon peu habituelle et particulièrement brutale la condition (tout aussi brutale) de la classe ouvrière au sortir de la guerre. À cet égard, l’on retiendra particulièrement les fresques et dessins illustrant les périls de la vie de mineur. Comme l’indique fort justement le message d’accueil aux visiteurs de l’exposition, ce collectif s’inspire largement des mouvements muralistes d’autres pays. En ce qui me concerne, j’ai fréquemment fait le parallèle entre ce collectif belge et les travaux du célèbre muraliste mexicain Diego Rivera que j’ai pu observer en différents endroits de Mexico city.
Malgré ses frasques avec la peintre Frida Kahlo, ce peintre s’est surtout distingué pour ses fresques commissionnées par les autorités mexicaines et relatant les grands moments de la révolution. L’on retient aussi de lui d’avoir eu le culot de peindre une fresque monumentale et franchement anti-capitaliste dans le célèbre Rockefeller center de New York (fresque détruite par le commanditaire lui-même). Outre les qualités exceptionnelles de l’artiste, sa plus grand fécondité et sa vie tourmentée, l’on est en droit de se demander pourquoi Rivera est jusqu’aujourd’hui l’un des piliers de l’art mexicain alors que le mouvement « Forces murales » est tombé dans l’oubli en Belgique (et, de l’aveu du préposé à la billetterie, n’attire pas les foules). Un élément à explorer me semble être la persistance du mode d’expression au Mexique (et de nombreux pays du Sud).
La fresque murale s’est développée au Mexique selon l’idée des révolutionnaires mexicains qu’il fallait inculquer des rudiments d’histoire et de fierté nationale aux masses analphabètes. Elle faisait donc partie d’une sorte de politique d’éducation à la citoyenneté. Malgré les progrès engrangés en matière d’alphabétisation, l’on observe aujourd’hui que la fresque reste un mode privilégié de communication politique au Mexique (sans présenter nécessairement les qualités artistiques de Rivera).
Il n’est donc pas rare de voir, comme sur cette photo prise à Cuernavaca, des fresques illustrant de grandes luttes politico-sociales (dans ce cas, l’accès à la terre). Plus pragmatiquement, les campagnes électorales mexicaines sont encore aujourd’hui l’occasion de voir les villes sous de nouvelles couleurs. En effet, PRI, PAN et PRD ne manquent pas d’offrir des pots de peintures aux propriétaires de maisons disposés à garnir leur façade d’un message de soutien au parti de leur cœur.
Ouvrons ici une parenthèse. Si elle était importée chez nous, cette pratique modifierait sensiblement les paysages de Wallonie : les villas bourgeoises du BW seraient soudainement recouvertes de bleu, la brique salie des maisons de maître du centre de Charleroi retrouveraient le rouge vif de son glorieux passé industriel et les façades des fermettes amaytoises se marieraient parfaitement aux prairies avoisinantes. Vu la débauche d’efforts (et la quantité de peinture !) que cela demanderait, il y a fort à parier que la simple affiche électorale collée à la fenêtre du sympathisant a encore de beaux jours devant elle. Voici la parenthèse refermée.
Bien sûr l’on opposera au déclin de l’expression murale dans les sociétés occidentales les progrès des systèmes éducatifs et à l’explosion des canaux médiatiques permettant de toucher de façon plus ou moins directe le citoyen (la télévision, par exemple, dont je vous contais sur ce blog les excès dans le cas mexicain il y a deux ans). Et le tag me direz-vous ? N’y a-t-il aucun lien avec le mouvement muraliste ? Bien entendu, le tag est l’expression contemporaine la plus proche de la fresque murale conventionnelle en Europe et aux Etats-Unis aujourd’hui. A mon sens, elle se distingue toutefois de l’idée centrale de la fresque mexicaine originale qui voulait éduquer les masses. En effet, né dans les confins du ghetto new-yorkais, le tag participe, comme le hip hop, à la création d’une contre-culture destinée à dénoncer l’exclusion dont ces populations sont victimes. Le tag est donc un acte subversif dès son origine. Ce n’était pas nécessairement le cas de toutes les œuvres de Rivera (même si son amitié avec Trotsky laisse peu de doutes sur ses convictions politiques).
Comme pour les muralistes, le mouvement du tag a aujourd’hui évolué en différentes directions. Il a permis a des artistes brillants tel Banksy d’émerger et de porter en Europe le message contestataire du tag américain. D’autres, comme le courageux anonyme qui peinturlure les containers de Florence de sa xénophobie nauséabonde, créent un confusion nuisible entre production artistique engagée et agression à l’aérosol. Mais, ici encore rien de bien neufs par rapport au temps de Rivera : Si posséder un pinceau et de la couleur ne faisait pas automatiquement de tout péon mexicain un muraliste à l’époque, acheter une bombe de peinture dans un magasin de bricolage ne fait pas plus de nous des graffeurs-militants aujourd’hui.





Très curieuse de ma nouvelle découverte, j’aimerai en savoir plus sur ces grands muralistes. Avec mes remerciements