[Et toi, d' où viens-tu?]
La première scène se passe un matin de juillet dans un café situé Piazza San Silvestro à côté de la Chambre des représentants à Rome. J’entre dans le café et me dirige vers le bar pour prendre un rapide café avant un entretien avec un député.
JM, debout au bar : Un espresso, s’il vous plait.
Serveuse1 : Certainement.
Client2 : Excusez-moi mademoiselle, puis-je emporter ma bière à la table ici au coin ?
Serveuse2, avec un accent sud américain très prononcé: Non, Monsieur, vous devez la boire ici debout au bar.
JM à la première serveuse : Excusez-moi mais, d’où venez-vous toutes les deux? [Scuza, ma di dove sono ?]
Serveuse1, visiblement agacée : Pourquoi veux-tu savoir ?
JM, confus de devoir se justifier : Par curiosité, il me semble que ta collègue a un fort accent espagnol.
Serveuse1 : Ah, ok ! Je suis roumaine et elle est équatorienne.
Serveuse2 à JM : Vous connaissez l’Equateur ?
JM : Non, mais je pense que j’aurai l’occasion d’y aller bientôt. Vous recommandez quelque chose à visiter ?
La seconde scène se passe le lendemain, dans un autre bar, celui se trouvant A L’INTERIEUR de la Chambre des Représentants cette fois.
JM, debout au bar : Une bouteille d’eau gazeuse s’il vous plait.
Serveuse1 : Certainement.
Elle pose la bouteille délicatement sur le bar et demande: Excusez-moi, vous n’êtes pas italien n’est-ce pas ? D’où venez-vous avec cet accent ?
JM : De Belgique, Liège.
Serveuse1 : Joli pays.
JM : N’est-ce pas. Vous y êtes déjà allé ?
Sevreuse1 : Non.
Pourquoi vous relater ici ces deux tranches de vie apparemment sans intérêt ? Parce qu’elles reflètent assez bien la position de l’étranger en Italie en 2009. Certes, la serveuse roumaine que j’ai interrogée était peut-être tout simplement antipathique ou mal lunée ce jour-là. Toutefois, sa réaction à une question a priori inoffensive illustre également la tension existant aujourd’hui en Italie entre ceux qu’on appelle ici les extra-comunitari (c’est-à-dire les ressortissants de pays extérieurs à l’Union européenne, auxquels on assimile toutefois les Roumains présents en grand nombre) et les Italiens de souche.
Dans une société ouverte idéale, demander à quelqu’un d’où il vient permet d’engager la discussion et ouvre la voie à l’échange entre une personne désireuse d’en savoir plus sur l’étranger et une autre disposée à dire plus sur son pays d’origine. Dans l’Italie de 2009, cette situation ne se présente pas à tous. Lorsque l’on me la pose à moi, grand pâlot en costume cravate accoudé au bar de la Chambre, je n’imagine pas une seconde qu’on puisse me poser cette question autrement que par curiosité. Un extra-comunitari peut, en revanche, ne pas voir les choses de la même manière. Lorsque, comme c’est le cas pour les Roumains, votre nationalité est systématiquement associée à la délinquance par une partie de la presse et du gouvernement italien, cette question peut vous sembler un début d’interrogatoire policier .
La position défensive dans laquelle se trouve aujourd’hui une partie des étrangers résidant en Italie est une des conséquences du discours politique ambiant de certains partis de droite aux forts relents xénophobes. Même en tant que chercheur en sciences sociales, je doute parfois de l’impact du discours des élites politiques sur la population. Durant mes 7 mois passés à Florence et Rome, j’ai pu toutefois observer comment la stratégie de l’outrage xénophobe de certains partis politiques est allée crescendo jusqu’aux élections de juin et comment elle légitime progressivement le discours et les actes xénophobes dans la population italienne au quotidien. Mais, il faut le souligner, j’ai pu aussi observer comment certains résistent à cette dérive. A titre d’exemple, voici quelques-uns des faits notables que j’ai recensé durant mon séjour en Italie.
31 janvier: Trois jeunes hommes de 16, 19 et 29 ans font la fête dans les rues de Rome, passent par une station essence et se rendent à la gare de train la plus proche. Ils aspergent puis boutent le feu à Navte Singh, un immigré indien.
3 février: Le Ministre de l’Intérieur déclare : “Per contrastare l’immigrazione clandestine non bisogna essere buonisti ma cattivi, determinati per affermare il rigore della la legge” [Pour combattre l’immigration clandestine, il ne suffit pas d’être bons mais méchants et déterminés pour affirmer la rigueur de la loi].
15 février: Les élections primaires communales du Partito Démocrate à Florence voient, pour la première fois, des citoyens non-européens invités à voter.
30 mars: Le tremblement de terre à l’Aquila fait un nombre indéterminé de victimes sans-papiers dans l’oubli général. Quelques semaines plus tard, étrangers et italiens s’affrontent violemment dans le camp installé pour les déplacés par le gouvernement.
Mai 2009 : Matteo Salvini, élu communal de la Lega Nord à Milan, propose des trams séparés pour étrangers et italiens.
25 mai : Le Président du Conseil, Silvio Berlusconi déclare : “Roma è sporca, sembra una citta africana” [Rome est sale, on dirait une ville africaine].
13 juin: Le MSI présente ses “guardes nationales italiennes”, des patrouilles de citoyens autorisés par la loi « sicurezza » à patrouiller dans les rues pour dénoncer les délinquants auprès des autorités, « Les Roumains réfléchiront à deux fois » avait-on dit il y a quelques mois.
24 juin: Deux députes du Partito Democratico (photo), une lesbienne et un noir, posent ensemble pour dénoncer les discriminations : “ci chiami sporco negro e lesbica schifosa. Ma ti offendi che ti chiamano italiano Mafioso” [Tu nous appelles sale noir ou lesbienne dégoûtante mais tu te fâches si on t’appelle italien mafioso].
4 juillet : Un migrant congolais vivant à Rome est agressé par trois hommes et lui disent “Sporco negro, noi facciamo la volonta del governo, dovete tornare a casa vostra” [Sale nègre, tu dois rentrer chez toi, nous suivons la volonté du gouvernement].
14 juillet : La fameuse « Legge sicurreza » est promulguée et confirme la criminalisation de l’immigration clandestine en Italie, augmente la période de détention maximale en centre fermé, complique le mariage entre citoyen italien et étranger, instaure une taxe de séjour sur les visas des travailleurs migrants, promet la prison à tout qui loue une habitation à un sans-papiers et autorise les rondes citoyennes (Les dispositions obligeant les médecins et les directeurs d’école à dénoncer les sans-papiers sont retirées).
18 juillet : La Repubblica publie en première page une traduction du discours de Barack Obama à la convention annuelle de la National Association for the Advancement of Coloured People (NAACP), l’association historique défendant les droits civiques des Noirs Américains. Voici ce qu il disait il y a un an a peine devant la meme assemblee:
“And if I have the privilege of serving as your next President, I will stand up for you the same way that earlier generations of Americans stood up for me — by fighting to ensure that every single one of us has the chance to make it if we try. That means removing the barriers of prejudice and misunderstanding that still exist in America. It means fighting to eliminate discrimination from every corner of our country. It means changing hearts, and changing minds, and making sure that every American is treated equally under the law“.
Dans quelques jours, mon séjour en Italie s’achèvera. J’en garderai le souvenir d’avoir découvert une région magnifique, la Toscane. Je me souviendrai aussi d’avoir eu la chance de travailler dans l’excellent Institut Universitaire Européen en compagnie de collègues aussi brillants qu’intéressants. Je repartirai également vers la Belgique avec de sérieuses inquiétudes quant à l’évolution de la société italienne. Le climat qui règne ici paraît sensiblement différent du climat d’espoir de changement et « d’union plus parfaite » qui transparaît dans les discours d’Obama. Mon choix de terminer ce billet par une citation d’Obama n’est pas innocent bien sûr. Dans cinq semaines, je pars enseigner une année à New York. Le changement de climat politique risque d’être brusque…mais ça, j’aurai l’occasion de vous en reparler dans mes prochains billets !


Merci pour cet article aussi intéressant qu’inquiétant !
Je reviens aussi de cette magnifique Toscane où je n’ai passé qu’une semaine, soit un temps beaucoup trop court pour pouvoir connaître du monde et approfondir une conversation. Cependant, j’ai tout de même été surpris par la présence importante de la politique dans la vie de tous les jours et plus particulièrement l’existence visible de nombreuses sections locales de partis de gauche et d’extrême gauche (à Colle di Val d’Elsa et à San Gimignano), la présence importante d’affiches invitant à des réunions politiques et de tags “Viva Berlusconi”.
En outre, je suis revenu à Florence pour la 2ème fois (la première visite ayant eu lieu en 1999) et j’ai constaté l’augmentation massive des contrôles et mesures de sécurité dans les musées et sites touristiques (détecteurs de métaux, nombreuses interdictions, gardes, boissons confisquées, …)
A bientôt